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Lundi 29 décembre 2008

Pour vous aider à attendre la fin de l'année,
 je publie à nouveau ce conte.
Vous pouvez aussi aller en lire de très beaux chez Les Impromptus.


Camille Corot



C'était le dernier jeudi de décembre. Le vent d'autan annonciateur de pluie soufflait depuis cinq jours. De lourds nuages, gonflés d'eau s'échevelaient au ras des crêtes, déversant dans les prés une odeur de grand large.


Soudain, dans le déclin du jour, le silence se fit. La lune pleine et ronde s'engouffra dans la nuit tombée d'un coup, sans qu'on y prenne garde, et se mit à courir, égarée, au-dessus des toits gris. On attendait l'orage mais il ne venait pas.


 C'est alors qu'il apparut sur le chemin qui menait à l'abbaye en ruines. Un vieux, accompagné d'un chien. Ils avançaient sur le sentier, le dos courbé, la tête basse, sans que rien ne semblât les distraire dans leur progression lente et appliquée. De la pierraille sèche qui roulait sous leurs pas s'échappait comme un bruit de crécelle et c'est ce bruit, réveillant en écho les souvenirs perdus de malheurs d'un autre âge, qui annonça leur arrivée dans ce lieu oublié, en plein milieu du Causse. Derrière les fenêtres, les lumières s'allumaient une à une, faisant naître des ombres.




Ce fut le prêtre qui comprit le premier : le vent d'autan depuis cinq jours, la pleine lune un 31décembre, le vieux et son chien sur le chemin de l'abbaye et ce bruit qui enflait absorbant tous les autres ! L'odeur aussi avait changé. C'était à présent une âcre odeur de souffre mêlée à celle plus puissante de charogne brûlée.




Il fallait faire vite ! Un tel enchaînement de signes et à quelques jours de Noël ! Décidément, Il ne reculait devant rien ! Son arrogance était sans bornes ! Si la sorcellerie avait le Grand Albert, lui aussi il avait ses recettes pour repousser le Diable ! Malgré la peur qui lui liait les jambes, il plongea dans la cour et gravit en courant les trente trois marches de l'escalier de granit qui menait à l'église. La lourde porte de chêne lui résista un peu et fit hurler ses gonds mais il ne faiblit pas. D'abord, les quinze cierges enflammés à l'unisson dans la chapelle de Saint Joseph, puis, devant la croix agenouillé réciter humblement cent cinquante Notre Père  afin qu'en sa très grande bonté il nous délivre du Mal. Enfin se prosterner devant la statue de Saint Michel Archange, le vainqueur de démon ! Le grand livre de l'exorcisme disait aussi que l'on pouvait asperger d'eau bénite toutes les portes des maisons.




Sa détermination lui tenait lieu de courage et malgré cette main qui lui serrait le cœur, malgré le sang qui lui battait aux tempes, il sortit pour affronter la nuit. Un instant, il s'appuya contre le mur du cimetière qui jouxtait son église et il pensa alors à tous ces prêtres qui l'avaient précédé et qui avaient dû lutter contre ces forces obscures, chacun à leur manière. La lune avait stoppé sa course au-dessus du clocher. Vaincue par cette mer ténébreuse et compacte, elle n'éclairait plus qu'une rangée de toits d'une lueur de cire.


Mais il avait beau lutter, implorer tous les saints qui avaient su vaincre les ruses du Malin, la peur  à présent le tenait tout entier. Il n'était plus qu'un grand corps parcouru de longs frissons d'angoisse, tantôt brûlant de fièvre, tantôt tremblant de froid.


Pourtant, quelque chose avait changé. L'odeur semblait moins forte et le bruit plus confus. Dans le ciel, à la lune amarrée à son flot de noir d'encre, répondait maintenant une autre lumière, fragile mais résolue, une petite étoile clignotant faiblement à travers les nuages qui s'étaient amassés tout autour du village, l'enserrant fermement de leurs griffes d'acier. Le prêtre pensa à une sorte de phare, quelque part en lisière du bois, de l'autre côté du pont.


Depuis quelques jours, s'était installée là, une petite troupe d'étrangers, des charbonniers venus sans doute du Piémont pour aller se louer dans les forêts des montagnes voisines. Habitués au provisoire, ils avaient rapidement monté un campement de planches et de toiles assemblées. Aussitôt, dans le village, on s'était mis à surveiller les enfants et les poules. Dans l'auberge, sur la Place du Coq, les commérages se multipliaient et chacun avait à raconter une histoire encore plus terrible que celle de son voisin. De la simple rapine on était vite passé au meurtre, au viol, à la disparition. On disait aussi que les femmes dansaient, les nuits de pleine lune, faisant surgir du feu toutes sortes de créatures étranges allant du crapaud à la vipère cornue. On disait même qu'elles avaient le pouvoir de lancer des sorts mauvais sur les hommes, les bêtes, les récoltes, qu'il ne fallait surtout pas croiser leur regard et quand elles passaient dans les ruelles, tenant leurs enfants par la main pour vendre leurs paniers d'osier ou leurs châles de laine, on se barricadait pour épier ces malfaisantes derrière le rideau de sa cuisine.



Verbrugghe Henri



Tout à coup, surgit un homme, les yeux emplis d'angoisse, le visage défait et barbouillé de larmes ! Il agitait les bras comme une marionnette et hurlait dans un méchant patois :

« Maria, Maria, lo drole, il bimbo, le bébé.... Prego ... Far presto... Prego »


Le prêtre, sorti de sa torpeur, le regardait sans comprendre. Mais de quel enfer venait-il celui-là ? Et que racontait-il ? Au loin, l'étoile clignotait toujours !

 « Maria... Prego...Prego...lo drole... »


Marie ? L'étoile ? Le bébé ? Ah ! Non ! Ça n'allait pas recommencer ! Et puis Noël était passé... Et puis il n'avait pas terminé sa mission ... Le malheur était aux portes du village, il ne pouvait pas se laisser distraire par ce mal peigné ! Un  de ces hérétiques Vaudois peut-être, chassés de France dans des temps plus anciens !  Et si c'était un piège pour l'attirer hors du village ! Non, non, assez de signes pour cette nuit !

Mais l'homme gesticulait toujours !


« Aiuto... Prego... Aiuto »  implorait-il en s'accrochant à la robe du prêtre.

« Aiuto, Aiuto ! »


Au loin, l'étoile clignotait toujours !


« Grand Dieu, mon père, mais vous ne comprenez donc pas que cet homme a besoin d'aide ? Qu'attendez-vous pour lui porter secours ? N'entendez-vous donc pas ce qu'il vous dit ? Que sa femme va accoucher et que ça ne se passe pas bien ! N'y a-t-il donc personne dans ce fichu village qui soit pourvu d'un peu d'humanité ? Etes-vous donc si pauvres que vous n'ayez plus rien à donner, même pas un peu de réconfort ? »


Le vieux !! Le vieux et son chien ! Immense, provocateur, il se tenait sur le perron de l'église tel un prédicateur et il pointait sur lui et sur le village un bâton menaçant. Sa cape virevoltait dans la lumière de la lune et on eut dit qu'une des sculptures du porche venait de descendre de son piédestal. Intrigués par tout ce tapage, des portes s'étaient ouvertes et quelques villageois commençaient à sortir, rassurés par la présence du prêtre. Ce dernier, interdit, écoutait cette voix qui martelait les mots comme lui à la messe.


« Ah ! Vous avez belle mine, tous là, recroquevillés sur vos vieilles croyances, rétrécis par vos peurs, prisonniers de vos fantômes ! Voulez-vous donc que l'on raconte partout que vous n'avez pas voulu assister une malheureuse et que par votre faute, ce village aura perdu deux vies ? Préférez-vous donc la peur à la honte ? »


Peur d'Ann Veronica Janssens


Ils étaient maintenant une centaine à l'écouter. Des murmures de désapprobation parcouraient l'assistance. On marmottait, on ronchonnait, on renâclait, on se dandinait sans oser se regarder les uns les autres. Mais le discours traçait sa route et ouvrait des chemins inconnus aux vertus apaisantes.


« N'écoutez pas les prophètes de la peur ! Ils ne sont là que pour dominer les âmes et brouiller les esprits ! La peur est l'arme des puissants pour affaiblir les pauvres, les dominer, les asservir, les rendre dépendants, les empêcher de penser et d'agir à leur guise ! La peur n'est pas un outil de liberté mais un outil d'enfermement et de haine ! Vous nous regardez cet homme et moi, comme des étrangers qui seraient des messagers du Diable, porteurs de je ne sais quels maléfices ! Mais n'avez-vous donc pas pensé que nous étions peut-être les messagers de Dieu et que ce soir, Il vous offre une occasion de vous laver de toutes vos turpitudes ! Allons, un peu de courage ! Qu'avez-vous donc à perdre ? Ouvrez vos cœurs et vous verrez que vous en sortirez lavé bien mieux qu'après un acte de contrition ! »

 

-       Il a raison dit Justine l'accoucheuse, moi j'y vais ! Elle attrapa le charbonnier par le bras et lui fit signe de la suivre.

-       Attends, dit Fernand le forgeron, j'attèle la charrette, ça ira plus vite !

-       Je viens avec vous, s'écria Martin, le tisserand, j'emmène des langes et des couvertures !

-       Moi, il me reste du farci !

-       Moi des châtaignes !

-       Moi des fromages de chèvre !

-       Moi du vin de pêches !

-       Moi de la fouace !

 

Comme une troupe de moineaux, tous partirent en courant, le cœur soudain empli d'une fierté nouvelle ! Alors, le prêtre, abasourdi, entra dans son église pour aller vers la crèche et il mit sous son bras le beau berceau de chêne que le menuisier venait de chantourner avec tendresse pour l'enfant de Marie et de Joseph. Lorsqu'il sortit, la neige s'était mise à tomber et il crut entendre la musique des anges !


Eugène Lavieille, école de Barbizon

 



Par Azalaïs - Publié dans : Contes et nouvelles
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