Pour Ecriture Ludique: écrire un texte comprenant les 10 mots
suivants : magique, vite, rapide, dernier, contacter, prononcer, conseiller, sinistre, astuce, service
et pour Les Impromptus qui proposent d'écrire cette semaine sur le thème de la traction
animale
« Patron, siou plaît, remettez moi
ça ! »
« C’est le
dernier, Fernand, dans cinq minutes, on ferme. »
Affalé sur le zinc, le nez dans son ballon de rouge, Fernand
Bertout attendait, comme tous les soirs depuis six mois, la fermeture du bistrot.
Tout avait commencé un dimanche, au début de l’été. Il
longeait le canal, sans trop penser à rien. Un petit train de nuages filait dans le ciel bleu et Fernand, étonné, se surprit à contempler le vol rapide
des hirondelles, frisant de leurs ailes acérées la surface de l’eau. L’odeur des foins coupés emplissait tous les prés. Sur la berge
opposée quelques vaches s’étaient approchées de la rangée de platanes, à la recherche d’un peu de fraîcheur. Une charrette passa, emportant avec elle le son grinçant de ses roues sur
les graviers de la route. Fernand la suivit un instant du regard, puis reprit son chemin.
C’est alors qu’il la vit, à la terrasse du café, éclaboussée
par la lumière qui dansait dans les feuilles du tilleul. Soudain, le sol parut se dérober. Ses jambes ployèrent, fauchées par la surprise. Ne devant son salut qu’à la souche d’un vieux saule
pleureur sur lequel il s’assit rudement, il tenta vainement de calmer le tumulte qui dévastait son âme. Longtemps, il resta là, à l’épier dans le bourdonnement des mouches.
D’ordinaire, Fernand se méfiait des servantes ! Leur
corsage entrouvert sur des gorges offertes, leur démarche alanguie suggérant l’intimité oisive de leur croupe, leurs aisselles charnues aux relents pénétrants...Il préférait de loin, la
fréquentation des juments de remonte à la vulgarité de ces femmes perverses !
Alors que là !...Il ne pouvait que l’observer et l’observer encore, ne sachant mettre en
mots ce qui le fascinait ! Tel un bourdon absorbé dans sa tâche, il voulait se remplir, se repaître, jouir encore et encore du plus petit détail, de la moindre parcelle : les mèches
égarées qui caressaient sa nuque, le geste qu’elle avait pour essuyer son front d’un seul revers de bras, l’attache des poignets, l’allure de son pas, son petit air sérieux quand elle prenait les
commandes, le sourire un peu gauche devant les propos hardis de certains saisonniers...Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Elle ne ressemblait en rien à ces filles de fermes
engagées par Louis, chaque été, le jour de la Saint Jean.
Le soleil déclinait. Déjà l’ombre du soir teintait les eaux de lourds reflets violets. Les hirondelles poursuivaient sans fléchir leurs tracés mystérieux,
abrupts, mais pleins de grâce. S’il voulait l’approcher, en savoir plus sur elle, il fallait se hâter. Le patron vieillissait et il pliait boutique de plus en plus tôt. Elle allait donc
bientôt terminer son service.
Lorsqu’il la frôla, son être tout entier fut submergé par
une odeur de blé, d’herbes, de noisettes ...Et lorsqu’elle se tourna, il fut précipité d’un coup, dans le gris de ses yeux ...Pareil à un noyé proche de l’asphyxie, les sons qu’il
prononça parurent l’inquiéter. Gênée, elle lui demanda de reformuler sa demande.
« Un vin blanc s’il vous plaît. »
« En terrasse ? »
« Non, non, je préfère rentrer. »
A sept heures précises, elle dénoua les liens de son tablier
blanc, le posa sur un coin du comptoir, puis, se dirigeant vers la porte du fond, elle dit à la patronne :
« A tout à l’heure Justine. »
« A tout à l’heure, Marthe. »
Marthe, elle s’appelait Marthe et elle n’avait pas dit « Patronne », mais
« Justine ».
N’y tenant plus, Fernand s’approcha du comptoir et demanda à Louis, d’un ton le plus neutre
possible :
« Vous avez embauché une nouvelle
serveuse ? »
« Marthe ? Serveuse si on veut ! C’est une parente de ma femme. Je
l’emploie, comme qui dirait, par charité chrétienne ! Ses parents sont fermiers quelque part dans la Somme. Trop de bouches à nourrir, donc y faut faire le vide ! Tu
m’comprends ! Mais ... sais pas si j’vais pouvoir la garder ! Trop timide, trop sage, trop réservée ! Justine a beau la conseiller, elle a pas l’assurance
pour répondre aux clients ! Note bien, c’est pas l’travail qui lui fait peur, ça non, mais les hommes, faut savoir les asticoter un peu, leur dire quelqu’
astuces, même si c’est pas toujours suivi d’la bagatelle ! »
Pour masquer son trouble, Fernand rajusta sa casquette,
toussota un peu, puis déclara d’un ton presque trop brusque :
« Bon, c’est pas l’tout, mais faut qu’j’aille rentrer mes
poules ! »
Fernand était maréchal- ferrant, à quelques kilomètres en
amont du canal. Sa forge ne désemplissait pas : mariniers, paysans, muletiers, négociants en tous genres, voyageurs de passage ... tous prenaient plaisir à fréquenter ce lieu
providentiel, posé comme un mirage sur le bord de la route. Taiseux de nature, Fernand s’accomplissait dans l’harmonie des gestes. Beaucoup ne venaient là que pour profiter du spectacle. Le voir
s’exprimer dans sa forge, c’était aussi magique que d’assister à une messe de minuit ! Tout y
était : le tintement joyeux, régulier du marteau sur l’enclume qui résonnait comme l’appel des cloches, les folles étincelles qui dansaient dans l’espace, l’enchaînement des
actes, mesurés, précis, d’une rigueur quasi mystique, et puis, répétées en boucle, les mêmes exhortations, les mêmes litanies, pour rassurer les bêtes ...
Sur le chemin du retour, Fernand retourna une par une toutes
les informations qu’il avait pu glaner. Il les triait, les classait, les ordonnait par ordre d’importance. Mais celle qui le surprit le plus, c’est le tourment dans lequel il venait de sombrer.
Dès lors, plus rien ne compta à ses yeux que ce petit bout de femme apporté par l’été. Marthe, à peine deux syllabes pour un si grand supplice ...
Pendant six mois, il se rendit chez Louis, l’esprit en feu, le
cœur en miettes, espérant je ne sais quel miracle. Il avait bien tenté de lui parler, à sa façon, laborieuse et sauvage, mais son regard était d’une telle tristesse qu’il avait
vite renoncé. Et les jours avaient suivi les nuits, dans le mortel ennui de cette triste plaine. Pourtant, sa tête
débordait de projets ! Un jour, un négociant en vins lui avait même parlé d’un pays de soleil, tout au bord de la mer ! Avec son métier, il pouvait travailler n’importe où, loin de cet
endroit sinistre.
Mais, c’était décidé, demain, il
oserait. Demain, c’était la veille de Noël. Il mettrait son habit de velours, le beau chapeau en feutre de son père et, sur les chemins qui mènent à l’église, il s’approcherait d’elle. Il
lui demanderait s’il pouvait tenir sa lanterne, pour lui permettre de soulever sa robe au passage des flaques. Il lui offrirait les oranges qu’il avait achetées pour elle deux jours auparavant,
il lui parlerait de ce pays de mer ... Oui, c’était décidé, demain il oserait ...
Ce soir là, son cœur chantait malgré la pluie insistante et
glacée. Il poussa fièrement la porte du café, la cherchant du regard, mais, il ne découvrit qu’une salle déserte. Au bout de cinq longues minutes, il demanda, presque dans un
murmure :
« Marthe est malade ? »
« Marthe, Non ! J’aurais ben voulu la garder un peu plus, mais en
hiver, tu sais, le commerce, c’est plus ça ! Et puis de toute façon, elle faisait pas l’affaire ! »
« Alors, elle est partie ? »
« Ben, oui. Elle a dit qu’elle allait passer Noël dans sa famille et
pis qu’après elle avait trouvé du travail dans une ferme, un peu au Sud je crois. »
Désemparé, perdu, Fernand s’affaissa sur le zinc. Dehors, la
pluie redoublait d’intensité comme pour s’accorder à la tempête qui l’emportait tout entier. Un vent mauvais se leva, écorchant les tuiles et les volets. Défait par son chagrin, il s’absorba dans
les banalités des propos de comptoir, commandant plusieurs verres, sans aucune réserve. Puis il entendit la patronne qui retournait les chaises sur les tables. Bientôt, elle descendrait le
lourd rideau de fer . Alors, il se dirigea vers la porte, tanguant comme un marin un soir de grande ivresse.
Du fond de la salle, Louis le salua, puis ce fut la patronne
qui le héla.
« Ah, au fait, m’sieur Fernand, j’allais oublier, Marthe, elle m’a
laissé un p’tit mot pour vous, enfin, une adresse, au cas où vous voudriez la contacter ...
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